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d. Aller simple pour Bioland

vendredi 6 juillet 2007 par expedit elfordy

Nos anciens sont trop nombreux. On ne sait plus quoi en faire. Direction le paradis baba cool de Bioland en Ardèche pour les réduire en cendres. Un pamphlet féroce et drôle de Régis Debray, soixante-trois ans, sur l’exclusion des plus âgés.

Le compagnon du "Che" passe à l’attaque Que faire des jeunes d’hier quand ils deviennent les petits vieux d’aujourd’hui ? Ces êtres dévalués, inutiles, et si peu sexy à regarder qu’on n’en voudrait pas à la télévision, chez Fogiel ou Ardisson. Ni riches, ni puissants, vedettes de rien du tout, sinon de leur propre histoire, ils forment le peuple couleur muraille des gens âgés, effacés du paysage pour cause de décrépitude supposée. On les zappe pour ne pas les voir et surtout ne pas (trop vite) leur ressembler. Même si, à l’exemple des extraterrestres de série B, ils sont de plus en plus nombreux à survivre parmi nous…

Guérillero des causes perdues, ancien compagnon de Che Guevara devenu conseiller de Mitterrand, puis conseiller d’État, le philosophe Régis Debray, soixante-trois ans, s’inquiète de leur sort au point de proposer pour eux un "plan vermeil" qui vaut son pesant d’or.

Féroce, drôle et complètement iconoclaste sur un sujet - ô combien ! - tabou, ce mince "rapport" de cinquante-cinq pages est une "petite bombe", comme dit un internaute, à manier avec précaution.

D’abord pour ne pas éclater de rire tout à fait en risquant un relâchement de la prostate. Ensuite, parce que le propos est si "énorme", si dévastateur, qu’il faut prendre cet essai sur le troisième âge au deuxième degré avec beaucoup d’humour, pour ne pas sortir définitivement fâché de sa lecture.

Exemple de la prose du pamphlétaire : "Le senior est au vieux schnock ce que le malentendant est au sourdingue ou le technicien de surface au balayeur : une concession onéreuse". On voit le genre…

Vieux schnocks contre bobos speedés

Les "vieux schnocks" ont troqué le jogging du winner contre le bandage herniaire. Le club de golf contre la canne de l’éclopé. Crime impardonnable. Leur sex-appeal défunt ne fait plus vendre de caleçons de bains, pas plus que de presse-purée. Le spectacle affligeant de leur baisse de régime n’incite pas le corps social post-moderne à consommer.

"Ni procréateur ni créateur de richesses, moins le sujet âgé est utile à la société, plus il lui coûte", constate le philosophe.

Du coup, ces "fins de vie" inutiles, qui n’en finissent pas de vieillir, impatientent l’opinion et n’intéressent plus personne. Hormis leur médecin et leurs héritiers, quand ils ont mis un peu d’argent de côté.

Solitaires, ils traînent leurs souvenirs au bout de la laisse de leur chien. Ils se font bousculer par les "bobos" speedés dans les artères stressantes de nos jungles urbaines et chouraver leurs économies à la sortie des banques par les clones maléfiques de leurs petits-enfants.

Autrefois, ils incarnaient le savoir, l’expérience, la sagesse. L’initiation à toutes les politesses de la vie. Aujourd’hui, dans cette société mal élevée qui se fout du passé, ils ne représentent plus qu’un fardeau familial encombrant pour les ayants droit. Ce n’est pas pour rien qu’on sème les grands-mères désargentées sur les aires d’autoroute......

Des centenaires par millions

À bout de liftings et de ravalements, épuisés par leur existence passée de cadres dynamiques ou d’ouvriers modèles, les laissés pour compte du rendement et de la performance généralisée ont intériorisé le fait qu’ils ne sont plus présentables. Ils se cachent pour gérer leur survie, à petit feu et chacun dans leur coin. Mais ils prennent leur temps. Et c’est là que le bât blesse…

"Il serait irréaliste d’exiger de ceux qui débutent dans la vie, de nourrir, laver, habiller et soigner ceux qui s’obstinent à ne pas la quitter (tout en se plaignant d’y rester)", assure, impitoyable, le moraliste Régis Debray.

Sa démonstration est celle, poussée à l’extrême, de la gérontophobie intégriste. Que nos anciens sucrent les fraises en hiver, explique-t-il, et ne succombent pas tous aux canicules de l’été, passe encore. Qu’ils transforment les agoras médiatiques de la juvénilité dominante en corridors pour maisons de retraite et les caisses de la Sécurité sociale en tonneau des danaïdes, voilà qui est plus grave.

Leur expansion démographique galopante creuse les dépenses de santé des actifs en pleine forme et pèse d’un poids intolérable sur la croissance du PIB, ce qui pose un vrai problème de survie à la société.

Pensez donc. Leur longévité scandaleuse augmente de trois mois chaque année. À ce train-là, les centenaires seront bientôt plus nombreux que les bien-portants. Les sonotones remplaceront les portables dans les rues. Les octogénaires requinqués n’auront plus peur de rien ni de personne.

Sous la menace du "senior power"

Il faut agir avant que le "continent gris", qui submerge peu à peu la "planète jeune", ait pris conscience de sa puissance. Sinon, bonjour le "senior power", les "panthères grises" et la dictature du prolétariat de l’âge ultime. Fini le culte lascif voué aux tendrons de l’économie de marché. En route pour le Grand soir du crépuscule des vieux, la lutte armée entre les "Horace" des générations montantes et les coriaces du troisième âge. La sénilité totalitaire régnera sur le monde.

On l’aura compris, mêlant informations exactes et considérations à nous faire dresser les cheveux blancs sur la tête, le sexagénaire Régis Debray joue les avocats du diable. Avec un cynisme effronté et une jubilation masochiste, il brocarde - en forçant le trait - la condition peu enviable de nos citoyens les plus âgés pour mieux la dénoncer. Comique grinçant garanti.

Il n’est pas le premier à utiliser le procédé. Dans "L’arrache-coeur", l’insolent Boris Vian proposait déjà d’organiser une "foire aux vieux" pour les vendre aux enchères. Plus près de nous, "Hara-kiri" (du regretté professeur Choron) réalisait quelques-unes unes de ses pages les plus "affreuses" sur ce qu’un auteur anonyme d’Aix-en-Provence désignait, il y a trente ans, comme un "génocide sociologique" : "L’exclusion méthodique de ces aînés à qui on doit la vie - et le respect".

Dans "Soleil Vert", film américain de science (à peine) fiction, un terrible secret permettait à la planète, sinistrée par la pollution, de subsister malgré tout : les vivants en bonne santé mangeaient les décédés sous forme de tablettes parfumées à la chlorophylle. Le recyclage en chewing-gum ou en sachet Liebig de nos ascendants encombrants n’est donc pas une idée neuve.

Primes de départ et fromage de chèvre

Dans le "plan vermeil" qu’il soumet au gouvernement, Régis Debray fait un peu la synthèse de toutes ces "modestes propositions". En suivant à la lettre la plus carnassière d’entre elles, publiée en 1729, celle du grand écrivain irlandais Jonathan Swift.

Révolté par le dénuement de ses compatriotes, cet homme de coeur à l’ironie mordante proposait aux riches de manger les bébés des pauvres pour soulager le pays de sa misère. Un devoir de solidarité nationale en quelque sorte, offrant une nourriture délicieuse à des palais raffinés et un moyen commode de rétablir les comptes de l’économie, sans recourir aux importations.

Régis Debray a la dent moins dure avec nos anciens dont la chair, il est vrai, est moins tendre. Isolés dans les villes ou maltraités dans leurs maisons de retraite, ces derniers seraient rassemblés dans une sorte de Disneyland paradisiaque et hygiénique, au fin fond de l’Ardèche. Bon air, produits du terroir, ambiance zen et médecines douces.

Ce retour à la nature avec encens et fromage de chèvre n’est pas sans rappeler aux baby-boomers, que ne guette point Alzheimer, les fameuses communautés "babas cool" des années soixante-dix, sensées "changer la vie" avant que Mitterrand ne s’empare du concept.

À "Bioland", c’est le nom de ce pré-Nirvana bucolique, les candidats à l’éternité bénéficieront d’une prime au départ sans retour. Et d’une assistance médicalement assistée afin de quitter le plancher des vaches sans ruminations inutiles !

Chirac et Dassault sauvés du naufrage

Un cimetière équivaut à six terrains de football. En ces temps de candidature olympique, le planificateur Régis Debray songe aussi aux sportifs. Il préconise la crémation comme véhicule spatial pour les "Biolandais" ardéchois afin d’en finir avec la débauche stérile des mises en terre. Raffinement ultime : des urnes compactées réduiront les cendres à une grosse lettre recommandée que les héritiers pourront se faire adresser par la poste.

Ce "plan vermeil", décidément merveilleux, n’a bien sûr qu’un seul but : ramener l’espérance de vie des citoyens à soixante-dix ans, afin de rééquilibrer la pyramide des âges en faveur de la jeunesse et du monde du travail. Bien qu’il s’adresse au gouvernement, l’auteur est donc fondé à espérer le soutien du Medef.

On tremble néanmoins à l’idée des ravages que cette éradication massive des soixante-dix cent dix ans pourrait causer chez nos élites. Les bancs vides de l’Assemblée nationale. Le Sénat désert. L’Académie française transformée en nurseries. Les conseils d’administration privés de leurs vieux jetons de présence. Les fauteuils présidentiels laissés à l’appétit des jeunes loups. Un vrai cauchemar…

Partisan des causes perdues, "les seules dignes d’un gentleman", Régis Debray, qui ne craint pas les châtaignes, fait le sacrifice de sa personne et se déclare prêt à prendre le premier train pour l’Ardèche. Mais, afin d’éviter à l’Hexagone le désastre physiologique de ses corps constitués, en bon républicain, il exempte du voyage tous les personnages avancés en âge dont l’activité (ou l’inactivité) reste utile à la nation.

Voilà donc Jacques Chirac, Serge Dassault, le baron Sellière, Valery Giscard d’Estaing et même le Pape, si le plan est adopté à l’échelon européen, sauvés de la vieillesse conçue comme un naufrage. Tant pis. Nous irons tous nous faire compacter au paradis de Bioland. Mais sans eux…

ELFORDY Expédit

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